Découvrez l’avant-propos du livre hommage au Maitron

Aux Editions de l'Atelier, 512 p., 25 euros. Aux Editions de l’Atelier, 512 p., 25 euros.

Ce livre honore une dette ancienne. Il y a quinze ans, dans Secrets de jeunesse, j’avais écrit ceci, qui a fini par m’engager :

« Infidèle aux canons du matérialisme historique, je dois confesser avoir toujours eu le goût de cette pédagogie par l’exemple où les défis prométhéens sont tissés de ce matériau ordinaire : des vies humaines, aléatoires et imprévues, misérables et grandioses, anecdotiques et légendaires. Ce penchant est moins apolitique qu’il ne paraît : face à la longue litanie des vainqueurs qui réquisitionnent l’Histoire – grande histoire où de grandes circonstances fabriquent de grands hommes –, seule l’invention permanente d’une histoire à petite échelle humaine est à même de sauver le souvenir des innombrables et modestes vaincus. L’histoire aussi est inégale, et les historiens qui ont choisi de travailler sur les territoires d’en bas le savent d’expérience, cherchant minutieusement des traces infimes sous les empreintes solides laissées par les mondes d’en haut.

« Nul hasard sans doute si le monument, immense et infini, qui nous permet de revisiter le mouvement ouvrier, ce continent émergé au xixesiècle et aujourd’hui en partie englouti, est un “Dictionnaire biographique”, une collection d’histoire de vies. Bien que ce soit plutôt un usuel destiné aux bibliothèques, j’ai acquis par souscription ceDictionnaire en quarante-quatre tomes, fondé par Jean Maitron et dirigé par Claude Pennetier, et, depuis, je m’y promène souvent, baguenaudant d’une notice à l’autre, passant de quelques lignes sur un pseudonyme éphémère à plusieurs pages sur un personnage durable, redécouvrant ainsi la pluralité d’un monde extrêmement divers [1 – les notes sont à la fin de ce billet]. »

À l’occasion de la publication du dernier tome de la cinquième période duDictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, qui clôt un immense cycle allant de 1789 à 1968 [2] – de la Révolution fondatrice à nos révoltes formatrices –, j’ai donc accepté cette proposition des Éditions de l’Atelier, héritières des Éditions Ouvrières : partager ma passion pour le Maitron. La raconter pour essayer de la transmettre. Expliquer en quoi ce monument de savoir n’est pas une citadelle académique, imprenable et lointaine, mais un outil collectif, disponible et proche, au service de toutes celles et de tous ceux qui ne se satisfont pas d’un ordre du monde dont l’injustice mène à la catastrophe, aujourd’hui comme hier. En somme, donner envie d’aller y voir.

Car le Maitron, avec les cinquante-six volumes du dictionnaire principal auxquels s’ajoutent neuf dictionnaires thématiques et onze dictionnaires internationaux, soit soixante-seize tomes fin 2016 [3], ne raconte pas un passé mort, embaumé et desséché, qu’il faudrait vénérer en silence comme l’on visiterait un musée, ses antiquités désincarnées et ses curiosités épinglées. Ses récits de vies animent une histoire vivante, avec ses lumières et ses ombres, ses joies et ses tristesses, ses gloires et ses misères, nullement édifiante et intensément humaine. Et c’est ainsi que sa lecture sauve l’espérance dont furent tissées toutes ces vies, quels qu’aient été leurs aléas, ce « non » qui fut leur acte fondateur par le refus des fatalités et des servitudes, des oppressions et des injustices.

Ce livre est donc d’abord un hommage à cette œuvre monumentale et collective qui continue de s’écrire, de même que son objet d’étude continue de vivre. Hommage à un travail historiographique pionnier auquel la révolution numérique donne désormais toute son ampleur, démultipliant par la mise en ligne du Maitron [4] les chemins de découverte (163 084 biographies consultables à ce jour). Grâce aux liens d’une notice à l’autre, elle permet un incessant peaufinage de l’œuvre, avec des actualisations permanentes (au rythme de 10 000 nouvelles biographies chaque année) et des ajouts de compléments ou de corrections au gré des découvertes des historiens. Hommage, en ce sens, à un chantier toujours inachevé, sans cesse complété par de nouvelles précisions, toujours ouvert aux trouvailles des chercheurs. Une histoire en devenir comme l’est le passé plein d’à présent dont elle témoigne.

Au-delà du compliment, ce voyage est surtout une invitation à s’y promener et à y apprendre, à s’en inspirer et à y respirer. Ne pas se contenter d’admirer à distance mais s’approprier cet héritage sans testament, comme une promesse que nous nous ferions à nous-mêmes. Car en nos temps obscurs, d’incertitude et de doute, visiter le Maitron, c’est reprendre force et courage. À la manière des traces qui, dans notre langue, sont aussi bien des signes d’un passé effacé que des sentiers menant à l’inconnu, l’espoir que portent les centaines de milliers de vies qui sont la matière de ses notices biographiques est un chemin inédit, qu’il nous revient d’inventer en marchant sur leurs pas. Pour cette randonnée, nulle carte préétablie qui donnerait des assurances, transformant le paysage en certitude. Mais, plus essentiellement, la quête d’une hauteur qui nous élève et nous relève, en vue d’une ligne de crête où se laisse approcher, de nouveau, l’horizon d’une espérance : l’émancipation.

Acte de fidélité et geste de survie, ce livre est divisé en deux parties autonomes, que le lecteur peut découvrir comme bon lui semble. La première est un essai sur le Maitron, l’histoire qu’il raconte et l’histoire qu’il pratique. La seconde est une sélection subjective et aléatoire de notices, au hasard des périodes et des volumes du Dictionnaire. Une sorte de version démocratique et sociale de cette « carte de Tendre » que, sous l’Ancien Régime, dessinaient les amoureuses pour exprimer, par la quête d’une contrée imaginaire, leurs rêves et leurs passions, leurs désirs inaccomplis et leurs penchants intimes.

Car la solennité des cimetières pas plus que la froideur des tombeaux ne sont ici de mise. Plurielle et multiple, l’Histoire maillée d’histoires que nous raconte le Maitron est un récit sensible, celui d’une réalité à portée d’utopie tout comme un chœur antique serait à portée de voix.

Paris, le 31 août 2016

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